L’inattendu

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C’est curieux ce besoin de se représenter dans le futur, imaginer la personne que l’on pourrait être dans dix, vingt, trente ans. C’est d’ailleurs la vieille marotte de l’humanité, connaître son avenir. Les augures dans la Rome antique, les économistes aujourd’hui. Des siècles d’échecs retentissants, de prédictions bidons maquillées en science divinatoire. On est bien conscients que ça ne marche pas. Tous se plantent immanquablement, et pourtant il y en aura toujours pour les écouter religieusement avec le respect du profane.

 

J’ai commandé Athar, un documentaire autour de l’étrange vie d’Arthur Rimbaud. Ce gamin qui a 17 ans compose des sommets indépassables de la poésie (Illuminations - Le bateau ivre) et qui décide un jour de tout quitter. Arthur Rimbaud qui devient le sale type du Harar, raciste, marchand d’armes. Arthur Rimbaud le poète libertaire, Arthur Rimbaud le négociant d’Abyssinie avec sa ceinture en or. Je n’exige pas d’explications, je ne cherche même pas à comprendre : je veux juste me rapprocher un peu du mystère, constater que cette zone grise existe et qu’on ne peut y entrer.

 

Soumettez ce parcours à un économiste, un psychologue et il expliquera par A+B que tout cela était écrit, qu’il y avait des signes que personne n’a su voir. Qu’une chaîne de causalité qui a conduit Rimbaud à cesser d’être Rimbaud en arrêtant d’écrire. L’explication sera sans doute cohérente, à posteriori. Et c’est bien là une des grandes malédictions du genre humain, savoir expliquer tout en étant incapable de prévoir. Était-il possible de prédire la cassure dans l’existence d’Arthur Rimbaud ?

 

Ramenez son parcours de vie et comparez-le au votre, avec les possibilités qu’offrent le monde contemporain par rapport à celui du XIXème siècle. Un océan de possibles sur lequel quasiment personne n’osera s’aventurer. Mais peut-être est-ce notre XXIème siècle qui rend tout écart hors de propos.

 

Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

J’étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais. […]

Arthur Rimbaud, Le Bateau ivre

 

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