Tout est gratuit, mais plus personne n’a de boulot

Voilà, je fais mon coming-out : je ne crois pas au gratuit. Je ne suis pas un économiste, mais j’ai une petite expérience de la monétisation d’un service web. Je pense que les années 2000 ont vu naître un mirage, la gratuité. Ce mirage est mort, fauché par la crise économique, même s’il continue à courir sans tête. Je crois qu’un mouvement de grande ampleur émerge, bien qu’il soit encore invisible et confus.
Le premier signe a été le refus de Rupert Murdoch de laisser Google News s’approprier gratuitement le contenu produit par ses médias au nom du sacro-saint principe d’accès à l’information. D’ailleurs, une étude récente lui donne raison : elle montre que près d’un internaute sur deux ne fait que lire les titres de Google News, sans visiter le site source. La presse française n’a rien dit, mais elle jubile de voir un mastodonte comme News Corp. tacler Google.
Car ce n’est pas seulement une manoeuvre d’intimidation, mais bien le vieil empire de l’information, avec ses dinosaures en voie de disparition, ses journaux à l’ancienne, ses "TV Networks" préhistoriques qui s’oppose au nouvel empire. Google, son omniprésence, son insolente gratuité. Ces derniers jours, je m’imaginais Rupert Murdoch à la place du banquier furieux, dans la pub BinckBank. "Mais comment ces gens gagnent leur vie?"
Cette bataille entre contenu payant et accès gratuit s’étend aussi dans le domaine de l’édition : les grandes maisons françaises refusent de voir le patrimoine culturel, les joyaux de la couronne s’évaporer gratuitement dans les limbes d’Internet. Le savoir accessible à tous sans aucun contrôle, voilà bien ce qui terrifie la mentalité aristocratique française. Mais cela n’arrivera pas.
Le point de bascule pourrait bien être la décision à contre courant du New York Times, qui a décidé de revenir sur le principe de la gratuité totale. Le quotidien fera payer sa version en ligne à ses lecteurs les plus assidus, avec une comptabilisation des articles consultés.
L’information de qualité aurait-elle donc de la valeur ? Il aura fallu une décennie entière d’égarement pour s’en rendre compte à nouveau.
Je le répète, je ne suis pas économiste et je vais peut-être faire rire les gardiens du temple. Mais si l’économie numérique doit prendre le relais de l’économie traditionnelle et de l’industrie, on a intérêt à ce qu’elle génère de la richesse, que cette richesse générée permette de salarier une population qui a son tour viendra alimenter la machine en demande.
Les Ford T étaient achetées par les même gens qui les produisaient. Aujourd’hui, tout est gratuit, mais plus personne n’a de boulot.
Quelque chose, quelque part a dû mal tourner.
On va me répondre que la publicité et des modèles économiques innovants qui prennent en charge la gratuité. Le problème, c’est que le marché de la publicité est en plein marasme et que même florissant, il ne pourrait pas tout financer. Le dire, c’est quand même enfoncer une porte ouverte ! Alors pourquoi s’acharne-t-on à persister dans la voie sans issue de la gratuité ?
Regardons les choses en face : l’économie numérique, quand elle cherche à monétiser une audience n’a que le choix de la publicité pour exister. Comme la publicité en elle même ne vaut pas grand chose, la recherche de rentabilité aboutit à un phénomène de concentration extrême de l’audience : Facebook et son cheptel de 350 millions de têtes n’emploie que très peu de personnes à travers le monde.
Alors malgré son impact, ce n’est pas Facebook qui va créer de la richesse. Par contre, la gratuité va finir de transformer un Internet multipolaire et diversifié en un vase clos qui concentrera quelques grands sites, qui fonctionneront sur des audiences monstrueuses de manière autonome et isolée. Une sorte de darwinisme du web, en quelque sorte.
C’est le contraire à la toile des origines, où des home-pages toutes différentes les unes des autres pullulaient. Mais c’est la logique du processus.
26 janvier 2010 à 9:30
Ta réflexion est profonde et passionnante. J’espère qu’on trouveras un modèle qui permet de rémunérer correctement les vrais créateurs de valeur.
26 janvier 2010 à 17:16
Merci ! On aura très vite du nouveau sur le sujet avec la future Islate. Apple va sans doute appliquer le modèle Itunes au secteur de la presse et de l’édition : les grandes manoeuvres commencent!
26 janvier 2010 à 21:29
Après avoir été un adepte du “tout gratuit” quand j’étais lycéen et étudiant (càd au début des années 2000…), ma vision du net a changé depuis que je bosse dans ce milieu… Je conçois et défend les sites qui proposent des services payants… Ce que peu de gens comprennent, c’est qu’il y a des développeurs, des admins système, des modérateurs, bref, tout un tas de gens qui vivent grâce aux sites, et que le tout gratuit (à part quelques énormes comme tu le signales) n’est pas du tout viable à long terme.
Le modèle qui semblerait le plus tenir la route serait les paiements pour des “services plus” : une offre gratuite et limitée et une offre payante donnant accès à la totalité de l’information. Tout le monde est content (ou presque, puisque les adeptes du tout gratuit pesteront parce qu’il reste quelque chose de payant !!)
27 janvier 2010 à 16:42
Ca me semble être un consensus mou mais effectivement, cela pourrait marcher un temps. Mes réticences viennent du fait que des sites comme Deezer qui ont introduit ce modèle économique se rendent compte que la base de visiteurs qui choisissent le compte premium sont très minoritaires.
C’est pour cela que je me pose la question du tout ou rien. Introduire ne serait-ce que 10% de gratuité dans une offre commerciale conduit pour moi à une escalade, une fuite en avant générée par la concurrence et qui aboutit à des modèles de développement intenables.
11 février 2010 à 11:57
[…] | Décidément, la gratuité n’en finit plus de battre de l’aile. Quand j’écrivais que je n’y croyais pas en tant que modèle économique viable, je pensais plutôt à un […]
2 mars 2010 à 14:42
mouais quand on voit l’apple store & toutes ces applis qui servent à rien vendu 1€uro on se dit quand même, qu’il y a vraiment moyen de vendre n’importe quoi aux gens surtout du gratuit… les temps évoluent faut réagir avec les nouveaux marchés…. Pour la musique c’est différent ils se sont complètement tués avec le stream légale… déjà les gens commençaient à prendre l’habitude de pu payer mais alors maintenant… c’est légale de pu rien payer… perso je ne paye aucune musique désormais… je fais des dons à certains artistes qui sont indépendant… & un seul donc vaut combien de disque ??? bcp bcp ^^