Je suis fétichiste, mais je me soigne
Je suis fétichiste de caractère, je dois bien le reconnaître. A vrai dire, cela me gêne un peu. Rien de sexuel dans ce constat (hum), il s’agit d’une bizarrerie de goût qui concerne plus les objets consacrés par la pop-culture du XXe siècle. Par exemple, j’aime les Volvo 240, les radios Brionvega (j’en ai même dégoté une, hop), les Imacs Tournesol, les Lada Niva et les vieilles Citroën. Cette liste n’est malheureusement pas exhaustive.
Vous trouvez ces inclinaisons excentriques? Mon goût douteux? Eh bien sachez que je peux au moins me vanter de n’être pas encore passé au stade pathologique. Cette étape avancée de la maladie consiste -par exemple- à signer un chèque de 254.000$ pour acheter la machine à écrire déglinguée de Cormack McCarthy.
Car l’excentricité est largement sous-estimée de nos jours. Pour preuve, les estimations les plus délirantes prévoyaient que les enchères monteraient entre 15.000$ et 20.000$. J’imagine bien la scène dans la salle de vente : un objet du catalogue que personne n’a remarqué, un commissaire-priseur qui sort les rames et survend misérablement l’épave pour éviter le bide annoncé.
"Nous avons ici une véritable pièce de collection, un instrument qui a servi à l’accouchement des chefs d’oeuvres les plus marquants de la littérature américaine contemporaine ! No Country For Old Man, Méridien de Sang, La Route, la liste est impressionnante! Elle n’est plus vraiment en état de fonctionner pour une utilisation quotidienne mais sa valeur historique est IN-DE-NIA-BLE! Oui, Mesdames et Messieurs, la mise à prix pour cette vénérable machine à écrire : 500$! Faites vos offres."
[…hésitations dans la salle… murmures]
"Allons Messieurs-Dame, cette offre de départ est ridicule! 500$ dollars de miiise à prix, nous disons, nous disons…"
"600$, oui 600$ à ma droite, 750 ici devant…"
"Allons-allons, oui 900 pour la dame au chapeau."
"Ahhh, 1500, c’est déjà mieux. Bravo monsieur. 2000? 2000! C’est madame qui surenchérit!"
Je vois bien le cow-boy fétichiste, amateur de vieilles Olivetti qui surgit dans la salle des ventes alors que les enchères se traînent péniblement en beuglant : "250.000 DOLLARS MOTHERFUCKAS !!! YEEEEAH!". Silence consterné de la salle, à peine troublé par le couinement orgasmique que le commissaire-priseur oublie de réprimer.
Comme tout le monde, j’apprécie Cormack McCarthy pour ses talents d’écrivain, son obsession du mal absolu que l’on retrouve dans ses romans, son manichéisme si typiquement américain. Je l’admire aussi pour être l’anti-fétichiste que je ne suis pas. Pour ne se soucier que de l’oeuvre et jamais de l’outil. En 1963, il a acheté sa machine d’occasion pour 50$. Elle prenait la poussière dans un dépôt-vente. A 76 ans, il la remplace par une autre Olivetti d’occasion à 11$. Il aurait pu décider que sa machine à écrire était sacrée, qu’elle avait une âme ou je ne sais quoi! Mais il était prêt à la vendre pour 20.000 misérables dollars. C’est une somme, mais dérisoire compte tenu du succès mérité de ses romans ainsi que de leur adaptations au cinéma. C’est donc bien qu’elle lui importait peu.
Est-ce que l’on expose quelque part le burin de Rodin, le chevalet de Monet, la chaise pliante de Glenn Gould? Je n’en sais rien, j’imagine que oui. Mais ce-faisant, on nourrit un contre-sens qui veut que ces objets nous renseignent à l’essence des créations auxquelles il sont liés.
Oui, nous sommes tous fétichistes, mais que l’on se rassure! Ce n’est pas notre faute. Les dérives de la surconsommation nous ont finalement inculqué la finalité ultime de l’avoir. Posséder, c’est être ou devenir, c’est s’améliorer. Ainsi, on écrit des choses plus intelligentes sur un cahier Clairefontaine, on ne peut prétendre à la créativité que sur Mac et non sur PC, on est plus rebelle avec un keffieh, meilleur photographe avec un Leica.
Nous aurions bien besoin d’un nouveau Sartre pour nous marteler que de toute éternité, l’existence précède l’essence. Qu’à la seconde où Cormack Mc Carthy s’est séparé de sa machine, elle a perdu toutes ses propriétés magiques. Qu’à l’instant même où le nouveau propriétaire taperait sur ses touches grippées pour écrire un nouveau livre, elle les regagnerait.
Mais je sais bien qu’elle finira plus probablement exposée derrière une vitre.
15 décembre 2009 à 10:11
Je ne le dis pas souvent, mais voilà, je surkiffe votre article.
15 décembre 2009 à 11:37
Merci Thomas!
16 août 2010 à 14:33
une machine avoir des propriétés magiques ???…
avoir une telle qualité, fussent-elles manifestes par intermitence, c’est bien dire que l’essence précède l’existence.
Ou je n’ai rien compris à des choses si simples qu’elles sont ordinaires depuis longtemps et que nul n’a besoin d’un Sartre pour revivifier de telles banalités.
D’ailleurs si vous êtes fétichiste, c’est bien que vous n’y croyez pas vous-mêmes. …
18 août 2010 à 15:07
@Vincent :
Il semble donc que la banalité n’exclue pas le contresens.
Un objet ne peut être magique en soi, à moins de considérer que cette magie procède d’une transcendance quelconque… Or, ce n’est pas mon propos : je dis que la magie de l’époque, le moment et l’usage humain confèrent à des objets qui à la base, sont de consommation courante, donc désanchantés. Dans ce cas là, aucune essence sans existence préalable! Et la magie qui procède de l’humain, tout cela va bien dans le sens d’un humanisme sartrien, n’est ce pas? (Corrige-moi si je me trompe!)