Ecrire sur Los Angeles

header

 

De toute ma vie, je n’aurai passé que quatre jours à Los Angeles. C’est si peu pour écrire sur une ville, quatre jours. J’en aurais presque des scrupules. A mon retour des Etats-Unis, j’étais comme une éponge gorgée d’impressions simples et marquantes. J’ai dû me dire, par facilité peut-être, qu’il fallait attendre quelques temps pour que tout cela mature et s’organise dans mon esprit.

 

los-angeles2.jpg

 

Mais j’oublie souvent que tout s’oublie, les impressions en particulier. Lorsqu’on revient de voyage, on se sent riche de toutes les expériences que l’on a vécu. L’illusion de les avoir intégrées définitivement. L’illusion d’être un autre, de revenir changé.

 

Los Angeles m’a changé et puis j’ai oublié. Je suis redevenu sensiblement le même. Est-ce bête, les voyages.

 

los-angeles3.jpg

 

De tout ce que j’ai perdu en route, une chose demeure assez claire. Los Angeles est une ville monde. Elle contient tout ce qui a été, tout ce qui sera. Comme, somme toute, cela fait beaucoup de chose à la fois elle l’a étalé sur des miles et des miles carrés. Aucune arrogance là dedans. Los Angeles ne s’est pas faite en hauteur, comme New York ou Chicago. Les rares grattes-ciels sont cantonnés dans ce que les gens là-bas appellent, faute de mieux, Downtown.

 

C’est ce qui me plaît dans Los Angeles, l’horizontalité. Les tours de Manhattan sont des anti-villes. Des espaces clos qui nient la possibilité de places, de rues, de passages, d’espace public. La verticalité est une anomalie urbaine, en quelque sorte.

 

los-angeles.jpg

 

A Los Angeles, les rues sont bordées de bâtiments à taille humaine avec des trottoirs larges plantés de palmiers,de distributeurs de journaux ou de poteaux téléphoniques en bois. En bois, rendez-vous compte. On trouve quantité de ruelles transversales qui n’ont rien de particulier à offrir, sinon une infinité d’itinéraires.

 

los-angeles5.jpg

 

No one walks in LA. A quoi bon. ll faudrait une vie pour remonter Sunset Boulevard à pied. C’est une ville taillée pour la navigation au long cours. Un mer urbaine qui fait face à l’océan Pacifique. Les freeways à quatorze voies sont comme des ponts suspendus au dessus de la ville. Elles découpent des continents, des péninsules quadrillées par des boulevards larges comme le Texas. Piéton, tu n’existes pas à L.A.

 

los-angeles6.jpg

 

Dans la ville monde, les quartiers-continents se succèdent les uns aux autres sans prévenir. Les modulations architecturales sont chromatiques, on passe de l’opulent au glauque par demi-tons. Et la ville est un immense dégradé qui s’étale du nord au sud, d’est en ouest.

 

On n’est jamais vraiment à Los Angeles. Ou plutôt on ignore si l’on se trouve dans son ventre, sa périphérie. En écrivant ce billet, je repense au quatuor de romans policier que James Ellroy a consacré à la ville. L’un d’eux (le meilleur) s’appelle The Big Nowhere, Le grand nulle part. Je n’ai pas réussi à vraiment savoir si c’est un surnom courant où s’il a été conçu pour l’occasion, mais je trouve qu’il sied merveilleusement bien à la ville.

 

The big nowhere.
THE BIG NOWHERE.

 

bignowhere.jpg

 

Un monde de signification dans ces trois mots. La ville est trop grande, je suis trop petit. L’expression renvoie au point de vue de l’homme dans la cité démesurée, à l’absence de repères dans l’infini.

 

Cette désorientation compte peu, car Los Angeles est un médium : elle permet de faire l’expérience du sublime, c’est à dire de sa propre finitude dans l’immensité. Elle donne à éprouver des sensations contradictoires : l’émerveillement, l’impuissance. En peinture, la métaphore parfaite pourrait être Caspar David Friedrich même si le medium, dans ce cas précis, est la nature. A chaque époque son sublime.

 

los-angeles4.jpg

 

Une superbe lumière métallique baigne Los Angeles, rend le beau sublime et le laid supportable. Le soir, une couleur orange s’étale dans les rues. La nuit tombe vite au mois de novembre, le ciel vire au mauve, découpe les collines et vers 17 heures il fait déjà pratiquement nuit. Les lumières dessinent alors une cité en négatif, faites de longues perspectives, d’angles et de panneaux publicitaires pour Glee ou The Big Bang Theory.

 

los-angeles8.jpg

 


J’écris, mais tout cela n’a aucune espèce de réalité. Car au final, j’ai quitté Los Angeles. Je ne m’en suis pas rendu compte tout de suite, seulement loin dans le désert. On sort de cette ville comme d’un rêve étrange. Marqué, déjà sur le point de tout oublier.

 

los-angeles7.jpg

 

 

Lisez aussi :