Somewhere de Sofia Coppola

somewhere_sofia_coppola.jpg

En art, il est toujours difficile de prendre les "fils de" au sérieux. Comme si le talent était une substance héréditaire. Les "fils de" expliquent en général que c’est une malédiction, qu’ils ont dû se battre deux fois plus que tous les autres pour exister. Ca a été super dur, essayez de comprendre un peu. Pourtant au pays de l’exception culturelle, les "fils de" sont considérés comme des valeurs sûres, de bons placements. Et comme la France est un pays qui n’aime rien tant que les valeurs sûres, la France vénère Sofia Coppola.

J’en profite ici pour truander la loi de Godwin en postulant que plus une conversation à consonance vaguement culturelle dure longtemps, plus la probabilité de faire référence à Sofia Coppola approche de 1.

Je suis donc allé voir Somewhere comme on ouvre un livret A. Prudemment. En me disant que ce n’est plus vraiment ce que c’était, que ça avait baissé et que c’était plus intéressant à une époque.

 

De fait, l’analogie fonctionne. Adolescent j’ai adoré la singularité plastique de Virgin Suicides. Etudiant, j’ai froidement apprécié Lost In Translation (filmer la solitude à Tokyo, vraiment, est-ce bien nécessaire je vous le demande) et finalement détesté Marie-Antoinette.

 

Somewhere est bien meilleur que Marie-Antoinette. Mais tellement prévisible. Schématiquement, c’est Lost in Translation en Californie. Les deux métrages se ressemblent tellement que je pense pouvoir prédire que le prochain se penchera probablement sur la solitude d’un acteur porno entre deux-âges, disons à Budapest.

 

Je suis pourtant sorti assez ému de la salle. Somewhere recèle plusieurs moments de grâce, joue sur l’absurde, la vacuité et un rythme vraiment singulier. Comme toujours chez Sofia Coppola, le choix de la musique (Phoenix, Foo Fighters, The Strokes, et une goutte de Bach) est une réussite. Certains déploreront des lenteurs, ce n’est pas mon cas. Ce film respire, j’aime ça. De toute manière, depuis que j’ai vu Oncle Boonmee, tous les films me paraissent incroyablement rapides.

 

Et je trouve que de poser la question de la perte de repères propre au monde moderne sous le soleil de Californie ajoute au film une pertinence que Lost in Translation n’avait pas. D’un décor oppressant, gris et affreusement géométrique (Tokyo), on passe à un cadre lumineux, solaire, sensuel. La Californie fait figure d’El Dorado de l’épanouissement personnel et matériel, alors comment peut-on ne pas y être heureux?

 

Le personnage principal (Stephen Dorff), acteur célèbre d’Hollywood nage dans un épanouissement matériel si complet qu’il rend sa misère affective d’autant plus criante. Sa Ferrari, ses conquêtes faciles, ses strip-teaseuses sont les étapes ultimes de la société de consommation au sommet de laquelle il se trouve comme bloqué.

 

Somewhere interroge de façon un peu convenue le matérialisme et l’individualisme propres au modèle de civilisation occidental. La sensation qui naît parfois à certain degré de superflu, de tourner en rond et à vide. C’est seulement lorsqu’on a connu le meilleur que l’on peut se rendre compte de la simplicité dérisoire de ses besoins. Rentré dans sa suite d’hôtel, l’acteur redevient homme, prend une Corona, fume une cigarette. Mais après? Au bout du bout, quelle est la suite du programme? Comment sort-on de ce cercle concentrique?

 

La réponse de Sofia Coppola n’est pas "grâce aux autres". Dans tout ses films, les relations qui se nouent sont éphémères, impossibles ou vouées à l’échec. Chaque personnage reste prisonnier de sa propre forteresse d’individualité, comme une malédiction indépassable. Dans Somewhere, la relation père-fille ne déroge pas à cette règle. La connexion s’établit et se perd aussitôt, chacun sacrifiant à sa propre trajectoire séparée.

 

Le départ final de la ville vers la campagne résonne comme un lieu commun, celui d’un retour aux sources. Une opposition classique entre l’artificialité citadine et l’authenticité de la campagne. Cette conclusion est un peu décevante, surtout lorsqu’on a tourné quatre films qui passent leur temps à expliquer que le problème se situe non dans le lieu, mais dans les personnes.

 

Mais depuis Virgin Suicides, Sofia Coppola passe son temps à refaire le même film, en boucle. Formellement, elle reste toujours intéressante mais elle n’apporte aucune réponse nouvelle aux thèmes qui l’obsèdent. Elle se contente de les déplacer, de les recontextualiser sans même prendre la peine de changer de perspective. Pour certains, cette compulsion de répétition pourra même devenir vaguement comique.

 

Alors si j’ai plutôt passé un bon moment au cinéma, ce n’était pas le cas de tout le monde. Mes attentes étaient mesurées, ceci expliquant peut-être cela. A vous de voir!

 

 

Du même tonneau :

2 commentaires pour “Somewhere de Sofia Coppola”

  1. Sybille dit :

    La permière scène m’a gaché tout le film je crois. Et la dernière aussi! C’est dommage effectivement il a de bonnes qualité pourtant.

  2. Willywalt dit :

    Pour ma part, je dirais qu’il y avait bien longtemps que je n’avais pas vu un aussi mauvais film. Jouer sur la lenteur et la vacuité n’est pas donné au premier venu qui donne l’impression de laisser tourner une caméra sans intervenir. Je dirais que la loi de Godwin est d’autant plus truandée que, maintenant, j’associe S. Coppola à Kurosawa pour de mauvaises raisons.

Laisser un commentaire