Oncle Boonmee au pays de Descartes
Certaines critiques avaient prévenu. Oncle Boonmee - Celui qui se souvient de ses vies antérieures n’est pas du genre vivifiant. Pas vraiment. Mais comme les critiques, depuis qu’elles existent, ne semblent destinées qu’à descendre à bon compte tout ce qui est nouveau, différent et par conséquent vulnérable… j’ai donc décidé, par principe (par pur snobisme), d’aller le voir afin d’en tirer un avis inverse. Je sais. Voilà pour moi.
Au bout du premier quart d’heure, j’avais déjà abdiqué. J’avais les paupières lourdes, très lourdes. Elles tombaient lentement, puis se relevaient péniblement à chaque dialogue. Ce qui, évidemment, me laissait le temps de profiter de longues périodes de repos. Combien de temps a duré le film? Je n’en sais rien. Un eon.
Alors, on pourrait me reprocher ma mauvaise foi. Après tout, j’étais averti et personne ne m’a obligé à aller le voir. (Ce qui, en un sens est d’autant plus rageant quand on sait que je me suis infligé cela tout seul.)
Le vrai problème, c’est le malentendu. Aller voir Oncle Boonmee en pensant que ça sera une sorte de David Lynch, un Mulholland Drive thaïlandais, donc potentiellement exotique (ce qui ne gâche rien). Même si beaucoup en France avaient cordialement détesté ce film à sa sortie en 2001 sous prétexte qu’ils "n’y avaient rien compris", d’autres avaient en revanche été saisis par la tension palpable, l’atmosphère singulière et menaçante qui animent le film.
Mais la palme d’or 2010 est au delà de toute tension, de toute atmosphère, de toute menace. Tout y est bienveillant, cotonneux, lisse. Reprocher à Apichatpong Weerasethakul de ne rien révéler du sens (ou de l’absence de sens) de son film, c’est évidemment absurde. On tomberait ici dans le reproche classique adressé à l’art contemporain. Oncle Boonmee fonctionne d’ailleurs presque comme une installation d’artiste plasticien, un de ces métrages qui à force de tourner en boucle, change de propos et de signification.
Non, ce que je lui reproche, au delà de son absence totale de propos c’est son manque cruel de ressenti. Oncle Boonmee ne m’a rien évoqué. J’avais l’encéphalogramme plat et le pouls à 70 pendant toute la séance. Il ne s’est rien passé. D’ailleurs, y étais-je vraiment?
Le deuxième problème est géographique. Ce film est aussi à sa place devant un public français qu’une fleur de Murakami dans les jardins du palais de Versailles. Le décalage est croustillant, la dissonance bouscule les habitudes mentales. Et je m’amuse parfois de la vanité d’un pays qui tire un plaisir sot à se qualifier pompeusement de "cartésien", oubliant au passage qu’il a donné naissance au surréalisme, à l’impressionnisme et à d’autres petites broutilles qui se passent allègrement de la raison. Le brave René aura donc, sans le vouloir donné un alibi fallacieux à tout ceux qui, sous prétexte "qu’ils n’ont rien compris", évacuent des pans entiers de la création artistique, du cinéma à l’art contemporain.
Oncle Boonmee ne m’a pas plu, d’accord. Avais-je les clés pour le comprendre? Pas sûr. Peut-être vieillira-t-il dans ma tête comme un bon vin. En attendant, je ne peux pas me défaire de l’idée que c’est une bonne chose que le Festival de Cannes récompense des films étranges, étrangers et inclassables.
8 janvier 2011 à 22:48
[…] pas mon cas. Ce film respire, j’aime ça. De toute manière, depuis que j’ai vu Oncle Boonmee, tous les films me paraissent incroyablement […]