Andreï Roublev : à la recherche du temps perdu

Il n’est pas facile pour nous autres occidentaux des années 2010 de se plonger dans le cinéma abscons d’Andreï Tarkovski. Je suis né dans les années 1980 et mon goût a été formaté pour un plaisir de l’image immédiat, accessible. "Faut qu’ça trace", en d’autre termes. Et de fait, j’ai naturellement tendance à aimer les scènes courtes, rythmées. La logique du toujours plus rapide a produit des choses intéressantes, en particulier du côté des séries TV. Que celui ou celle qui n’a jamais haleté devant une saison de 24h Chrono ou Prison Break me jette la pierre.
Cette logique a aussi débouché sur des caricatures cinématographiques, ou chaque plan dure en moyenne une seconde et demi. Les images pulsent frénétiquement, c’est insupportable en général. Mais j’imagine que cette façon de filmer ne choque que les vieux des années 80 et correspond aussi naturellement au goût des plus jeunes générations.
C’est sans doute celles-là même qui seront le plus choquées par le cinéma de Tarkovski. Mais le goût, ça s’éduque et comme-moi, ils apprécieront peut-être de savoir qu’il peut y avoir un plaisir de spectateur ailleurs que dans la frénésie stroboscopique.
J’avais commencé à m’intéresser à Tarkovski au travers d’une référence improbable. S.T.A.L.K.E.R, un des quelques jeux vidéo qui consacre ou justifie le genre en tant qu’art total. L’atmosphère unique du titre doit beaucoup au film éponyme du réalisateur soviétique, même si les histoires sont au final assez différentes. Le socle des deux oeuvres est le rapport de l’homme à une nature redevenue étrange, belle et inquiétante. Une nature d’abord domestiquée, arraisonnée par l’homme grâce à une technique dont il ne maîtrise pas l’essence (énergie atomique, catastrophe de Tchernobyl). Alors, ladite nature se métamorphose à l’intérieur d’un périmètre précis, la "Zone". Les Stalkers sont ceux qui s’aventurent dans cette nouvelle terra incognita.
J’avais été sidéré par la réalisation de ce film. Je veux dire que si on confiait à un extra-terrestre une caméra pour qu’il crée une oeuvre, le résultat ne pourrait pas être plus différent de ce à quoi notre goût est formé, habitué. Un format 4:3, des plans séquences fixes de dix minutes, des scènes en sépia, puis en couleur, puis en sépia. Des acteurs hallucinés, des dialogues aphoriques. Un cadrage soigné à l’extrême. Tarkovski filme comme un peintre maniaque, certains plans font penser à des toiles de Vermeer tant la composition est millimétrée, tant la lumière est saisie comme une matière. Et la lenteur de la caméra, au début exaspérante, donne le temps de penser à ce qu’il est en train de nous dire (ou de ne pas nous dire, car il est farceur).
Ce n’est pas un avis définitif, mais je ne pense pas que STALKER soit une porte d’entrée idéale dans l’oeuvre de Tarkovski, en dépit des références actuelles (la trilogie de jeux vidéo, les préoccupations au sujet de l’énergie nucléaire, notre rapport à la nature complètement névrosé par l’écologie de supermarché).
A mon sens, il vaut mieux commencer avec Andreï Roublev, qui est le deuxième film du réalisateur, après L’enfance d’Ivan. C’est de loin mon film préféré, en tout cas celui qui m’a plus parlé.
Là encore, on est dans un exercice formel qui risque objectivement d’en rebuter beaucoup. La longueur déjà. Car ce film, mes amis dure. Longtemps. 3h25 pour la version non censurée par les autorités soviétiques. Il ne faut pas hésiter à le regarder par séquences. L’abandonner, puis le reprendre, un peu comme un livre. Et de fait, c’est compatible avec la structure de l’oeuvre qui est particulière : son déroulement du s’inspire beaucoup de l’art de l’icône, voire du retable. On est en présence de séquences qui fonctionnent de manière autonome, mais qui résonnent les unes avec les autres pour former un tout cohérent.
Ensuite, c’est un film qui raconte la vie d’un moine russe du XVème siècle, peintre d’icônes de son état. Nul besoin de vous signifier qu’on est le plus souvent dans la contemplation et le discours métaphysique que dans l’action pure. Logique, personne n’est pris en traître.
Je pense par ailleurs qu’il faut être un minimum attiré par une certaine imagerie de la Russie éternelle pour apprécier et rentrer dans l’oeuvre. Dans ce cas, la fascination est immédiate. Les images de ces moines évoluant dans des forêts impénétrables, la vision de paysages enneigés, la folie mystique des uns et la barbarie des autres, Andreï Roublev est aussi un film sur l’âme russe. C’est à dire une expression mélangée de beauté, d’expérience du sublime, de dévotion et de consentement au malheur.
De fait, la vision du mal semble baigner l’ensemble du film. Un mal qui procède à la fois de l’extérieur de la Russie (invasion des tatars) mais aussi de son intérieur (torture, trahison des princes, paganisme). La violence qui règne dans certaines scènes est difficilement soutenable, en particulier lors du raid tatar sur la cité de Vladimir. Mais elle a le mérite de montrer la réalité de la guerre sans euphémisme et sans manières. L’inverse du parti pris actuel, où elle est stylisée au point de devenir un plaisir pour les yeux.
Les combats, la famine, la peste s’abattent sur une Russie exangue au milieu de laquelle Andreï Roublev semble se raccrocher à sa vie de moine dans une sorte de fuite en avant : renoncement à sa peinture, voeu de silence. L’idéal ascétique radical en somme.
Sans rien dévoiler de l’intrigue, le dernier tiers du film est lumineux. Roublev fait la rencontre d’un personnage "frère" tout entier dévoué à sa création et qui lui permet de revenir à la vie. Tarkovski semble nous expliquer que face au malheur et à l’adversité, la seule éthique valable est une éthique esthétique, qui se réalise dans la création artistique. Ce n’est pas un hasard si ce message intervient à un moment où le réalisateur, victime de censure et de persécution de la part du régime soviétique, fait figure d’artiste maudit.
Andreï Roublev fait donc partie de ces oeuvres qui fascinent autant qu’elles énervent, parce qu’elles ont le toupet de ne pas se livrer facilement. Je pense à 2001, mais aussi à La Montagne Magique ou Le Bruit et la Fureur du côté de la littérature. Ils faut les avaler à son rythme, les ruminer. Mais une fois que c’est fait, elles font partie intégrante de ce que nous sommes. Et entre deux épisodes de The Big Bang Theory, ça vaut le coup je pense.
NB : Je tiens la ligne dure et vous conseille la VO sous titrée pour une meilleure immersion. Voilà, pas de concessions.
“Nous ferons comme je l’ai décidé”
La prise de Vladimir
Lumières
Les tatars, les tatars!
Le jeune faiseur de cloches
La dispute
Cérémonies païennes dans la Russie du XVème siècle
Andreï Roublev
7 avril 2010 à 16:34
J’ai découvert ce blog via twitter
J’aime beaucoup ton blog. L’écriture est soignée, la pensée claire, tout est bien structuré. Des blog que je croise et que je zape celui-ci a intégré mes favoris dans mon ordianateur. Et ce n’est pas pour autant que je rejoins chaque idée ou avis si bien défendus d’ailleurs. Mais le discours général est si agréablement fluide. Ce plaisir d’écrire est tout cas partagé avec le plaisir de te lire.
7 avril 2010 à 18:46
Merci pour ton commentaire, qui me fait très plaisir pour plusieurs raisons : d’abord on ne commente pas très souvent mes billets, ensuite parce que je me demande parfois si je n’emmerde pas tout le monde avec mes découvertes !
29 mars 2011 à 15:45
On t’aime !
On aime aussi Tarkovski, en fait.