Apple, tête à claques

J’ai quelque peu hésité avant d’écrire un billet sur l’objet hype du moment, l’Ipad. D’une part parce qu’il va sans doute faire le bruit d’une goutte de pluie dans l’océan de littérature glorieuse que la planète entière a déjà produite autour de la tablette. D’autre part parce que j’ai la désagréable sensation que quel que soit le point de vue que je m’apprête à défendre ici, il aura déjà été défendu ailleurs, en plusieurs langues et probablement mieux que je ne saurai le faire. C’est un peu le tue-l’amour du blogueur, être redondant.
Something, somewhere, went horribly wrong
Mais le risque est pris et je me lance. Malgré ses succès, Apple est en train de perdre une bataille. D’une image d’entreprise californienne capitalisto-hippie-sympathique (c’est un courant que je viens d’inventer, je n’en suis pas fier), elle tend à se transformer en secte arrogante et antipathique. Mais à qui la faute? Suivez mon regard.
Premièrement, il m’a toujours semblé aberrant de voir des êtres humains aduler une marque, quelle qu’elle soit. Je peux concevoir que l’on puisse "aimer" un objet, pour son design, ses fonctionnalités ; je comprends aussi quand on lui prête des qualités métaphysiques ; enfin il me paraît presque normal d’admirer un produit en regard de ce qu’il permet d’accomplir. Ainsi, on a pu dire qu’on était tombé amoureux d’une voiture sans passer pour un dangereux sociopathe. Aujourd’hui, c’est un chouïa moins politiquement correct, mais passons.

La logique du fanboy est encore tolérable quand il s’agit de jeunes filles pour Justin Bieber, en revanche elle devient carrément insupportable lorsqu’elle touche aux marques. En particulier celles des geeks. Sur Internet, il n’est pas rare de voir des fanboys se lancer dans des joutes oratoires dégradantes pour défendre "leur" marque, qui Google, qui Apple. On a envie d’intervenir en leur suggérant de garder un peu de dignité devant les enfants, que ces marques en questions sont incapables de leur rendre leur amour, qu’elles sont juste là pour vendre et exister, et que les défendre avec la même opiniâtreté que la maman hyène pour ses petits est vain et un peu misérable. Mais comme à chaque fois, on préfère s’écarter parce que c’est gênant, on fait un pas de côté et on s’en va un peu plus loin. La marque est aujourd’hui ce que l’Etat était au XXème siècle, "le plus froid des monstres froids". Ni bonnes, ni mauvaises, les marques sont parce qu’elles doivent être, quoiqu’il leur en coûte. En un sens, elles ne sont que pure nécessité. Les fanboys, eux, sont responsable d’un culte ridicule et risible qui au lieu de les rendre sympathiques, entretient un climat d’arrogance et un arrière goût du meilleur des mondes complètement décalé avec la réalité. Le grand public ne s’y trompe pas.
Cependant, la communauté n’est pas la seule responsable de ce désamour naissant. Apple porte sa part de responsabilité.
Evidemment, dans nos sociétés, les besoins matériels de base sont vite comblés. Et rien n’est plus effrayant pour une marque que de voir les besoins de sa clientèle comblés. Alors, on connaît tous la chanson : on invente des envies, puis on crée des produits pour les satisfaire. C’est le syndrome Google Wave. C’est le syndrome Ipad.
"Je n’en n’ai pas besoin"
Quand j’étais gamin, j’adorais les magasins, les vitrines et tout ce qu’elles renfermaient. J’étais loin d’être un enfant gâté, mais je me rappelle qu’on tentait souvent de contenir mon consumérisme innocent et débridé. Un jour, j’ai trouvé un billet de 100 francs collé au trottoir par la pluie. Il était vraiment dégueulasse. Mais pendant un instant, j’ai eu la sensation de posséder le monde et tout ce qu’il contenait. Je me suis régalé à l’avance de ce que j’allais pouvoir acheter. Le problème, c’est qu’à cette époque, on était en vacances avec mes parents dans une station de ski pyrénéenne dont je tairai le nom, et que malgré tous mes efforts, je n’ai pas pu dépenser mon argent tant les magasins de souvenirs étaient remplis de choses invraisemblables et merdiques. Je me souviens précisément de cet instant ou je me suis dit, étonné : "Je n’en ai pas besoin". C’est précisément ce qui m’arrive avec l’Ipad. Impossible de m’y intéresser. Une fois dans les mains, pas d’expérience extra-corporelle mystico-religieuse que certains ont décrit en annonçant la fin des temps. Un gros Iphone qui permet de lire les journaux, ni plus ni moins.
En ces temps de vaches maigres, je ne peux pas m’empêcher de trouver cet objet scandaleusement superflu. Vous voulez lire les journaux en ligne ? Installez-vous dans votre fauteuil et lancez le navigateur de votre PC. Ah oui, mais vous voulez aussi avoir une vraie maquette de journal avec de belles colonnes et une typographie élégante ? Et bien descendez dans la rue et arrêtez-vous dans un kiosque à journaux, c’est encore mieux. Et bien moins cher. Et tout aussi ergonomique. On appelle ça du papier et c’est une invention chinoise (how ironic). Cela fait fonctionner l’économie du bois, tout une chaîne d’imprimeurs, et de distributeurs locaux. Des ouvriers chinois ne se suicideront pas au sein d’immenses complexes usiniers aux cadences délirantes pour vous fournir un journal. Vous n’aurez pas l’air d’un douchebag prétentieux dans les transports en commun (du moins si vous osiez sortir un Ipad dans le RER). Vous aurez un journal dans les mains, vous pourrez le plier, le rouler, le mettre dans votre poche, dans votre sac. Vous utiliserez même les pages mots-croisés pour la litière de votre chat. Le papier, c’est awesome.
Toute la mystification de l’Ipad réside dans l’illusion qu’en touchant l’interface des applications ennuyeuses que chacun connaît et utilise au quotidien (mail, traitement de texte, photo, web, j’en passe), l’expérience utilisateur en sera radicalement transformée au point de rendre la chose orgasmique. Mais non, ça va vous amuser un peu, vous énerver beaucoup. Essayez de taper un texte avec l’Ipad, vous ferez vite les trois mètres qui vous sépare du clavier d’ordinateur le plus proche en sanglotant de dépit. Et toc, voilà pour vous.
J’ai horreur d’être contre la nouveauté par posture, mais je ne tiens pas à me transformer en admirateur béat d’une modernité qui subsitue à des besoins simples des aspirations fautives et délirantes. Nous vivons dans un monde aux ressources limitées, plantons des arbres au lieu de creuser de mines. Lisons des journaux au lieu d’acheter des Ipad.
Il fut un temps ou Apple apportait un souffle de créativité et de liberté dans une révolution de l’informatique pleine de écrans bleus et de tours grisâtres. La souris et l’interface graphique en lieu et place du clavier et de la ligne de commande, le Macintosh… Des objets qui ont participé, à leur niveau, à l’émancipation de l’homme vis-à-vis de la technique. Des ordinateurs qui libéraient la créativité de leur utilisateurs en détruisant les obstacles qui se dressaient entre eux et leur travail.
L’Ipad, en revanche n’est qu’une énième invitation à la passivité, un tube alambiqué pour "digérer" du texte, de la vidéo, de l’image. La cible d’Apple a évolué d’un public de créateurs à celui de consommateurs.
L’Ipad sera leur prison dorée.
14 septembre 2010 à 22:48
Peut-être en chinois, mais ici ce sont les arguments les plus proches de nous que j’aie pu trouver…enfin, de moi mais de tous.ça fait plaisir.